Live Players & Dead Players

Lorsqu'on observe le monde, on peut distinguer entre les live players et les deads players. Entre les joueurs vivants et les joueurs morts.

Cette classification nous vient d'un de mes penseurs contemporains préférés : Samo Burja. C'est un consultant politique, chercheur et théroricien du pouvoir et de la stratégie. Il est derrière des concepts comme la Great Founder Therory ou l'Empire Theory, et je vous recommande vivement de lire ses écrits et d'être curieux de ses travaux. Car il a développé une perspective cohérente inédite des dynamiques de pouvoir.

Pour Burja :

Un live player est une personne qui est capable de réaliser des choses nouvelles, de s'adapter rapidement, et de surprendre par ses actions. Un dead player est une personne qui est en mode auto-pilote, qui suit un script déjà écrit sans jamais se remettre en question, et qui est incapable d'innover.

Ce modèle s'applique aussi bien aux personnes, que ce soit un président ou un artiste, qu'aux collectifs comme une entreprise, une équipe de sport ou une nation.

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Pourquoi c'est important de faire cette distinction ?

Parce qu'en termes de stratégie, cette classification vous donne des clés de lecture. Elle vous aiguille sur la meilleure manière d'agir face à quelqu'un, que ce soit offensivement ou défensivement.

Par exemple, si vous découvrez qu'une personne est un dead player, vous savez que vous pouvez l'attaquer de manière inattendue sans craindre de représailles. Défensivement, savoir que vous avez affaire à un live player vous rappelle qu'il faut rester aux aguets face à celui-ci, pour anticiper son jeu et l'empêcher de s'accaparer du pouvoir.

Cette classification vous donne également des indications sur le futur de notre monde. Les sociétés avec peu de live players ont tendance à stagner. Les sociétés avec beaucoup de live players ont tendance à se développer et à s'adapter.

Live Players

Un live player est un joueur qui surprend. Il existe plusieurs caractéristiques principales de ce type d'acteur :

Une coordination étroite

Pour qu'un groupe réalise des choses qui n'ont jamais été réalisées auparavant, il faut qu'il soit flexible et réactif. Cette coordination très étroite permet au groupe de prendre des mesures en dehors de sa structure formelle. Elle lui permet de sortir du scénario, de se transformer, et de continuer à agir même si la structure est détruite. Imaginez une équipe soudée qui peut continuer à travailler de manière étroite, même si l'entreprise éclate officiellement.

Une tradition du savoir

La génération de nouvelles tactiques, stratégies et mécanismes de coordination implique la production et la transmission de nouvelles connaissances. Un live player doit donc avoir une tradition vivante de connaissances. Et pour que la tradition du savoir soit vivante, le groupe doit avoir au moins 1 théoricien.

A titre d'exemple, Jürgen Klopp est le théoricien de Liverpool. C'est l'homme qui a conduit cette équipe au sommet européen en remportant la Champions League de 2018-2019. Le pressing et le gegenpressing de Klopp ont transformé Liverpool en une des équipes au jeu les plus intenses. Klopp a su maximiser le potentiel athlétique de son équipe et mettre en place une coordination très étroite entre ses joueurs, les transformant en des guerriers prêts à fournir les plus gros efforts sans se décourager.

Sortir du cercle de compétences

Un live player est aussi capable de réaliser des choses en dehors de son domaine de compétence. Il est capable d'apprendre rapidement, mais également de prendre des décisions efficaces pour faire face à un défi.

Burja prend l'exemple de Steve Jobs. De son temps, il s'était toujours opposé à toute entente avec la NSA (l'agence de renseignement américaine), et a lutté jusqu'au bout contre les portes dérobées du gouvernement dans les logiciels Apple (backdoors). Il a réussi à trouver un moyen de contourner la conformité. C'était complètement en dehors de son cercle de compétences principal qui est de diriger une entreprise, et c'est un signe éloquent qu'Apple était un live player fort, au moins sous la direction de Steve Jobs.

Le pouvoir d'influence

Un autre signe qui permet de reconnaître un live player est que des individus exceptionnels gravitent autour de lui. Un live player a de la lecture fine, il est capable de bien évaluer les individus et s'entoure seulement de personnes qui vont lui apporter de la valeur.

La dissimulation stratégique

Mais, parfois, les live players ont tendance à dissimuler leur pouvoir pour éviter toute confrontation trop précoce avec d'autres joueurs. En restant sous les radars, ils retardent les réponses et les réactions de potentiels adversaires.

Amazon en est un exemple très célèbre. Pendant longtemps, l'entreprise a continué à se présenter comme une simple place de marché de livres en ligne, bien qu'elle commençait déjà à attaquer d'autres verticales, et qu'elle avait une vision bien plus ambitieuse de sa place dans le monde. Cela lui a permis de ne pas réveiller les soupçons de Walmart, gagnant ainsi un temps précieux pour préparer sa future grande bataille.

Etude de cas : Vladimir Poutine, Live Player ou Dead Player ?

Il faut savoir qu'un joueur est live ou dead par rapport à lui-même, et seulement par rapport à ça.

Soit X une action impressionnante et inattendue. Si une personne a réalisé X, refaire X une nouvelle fois ne fait pas d'elle un live player. Et ce, même si d'autres joueurs sont toujours incapables de réaliser X. Pour continuer à être un live player, le joueur doit réaliser quelque chose de nouveau pour lui, et regagner le match contre lui-même.

Vladimir Poutine est sans l'ombre d'un doute un live player. Le but ici n'est pas de le glorifier, car cette classification se dispense de toute question morale, mais simplement d'évaluer ses actions par rapport à son contexte particulier.

Force est de constater que l'état russe a pris des initiatives audacieuses ces dernières années, en surprenant tout le monde. En mars 2014, la Fédération de Russie annexe la péninsule de Crimée, au nord de la mer Noire. On n'avait rien vu de pareil en Europe depuis des décennies.

En Septembre 2015, lors de la guerre civile syrienne, la Russie intervient militairement dans la région en déployant ses forces armées. Elle répond ainsi à la demande de Bachar el-Assad et réussit à stabiliser celui-ci. C'est la première intervention militaire de la Russie en dehors de sa sphère d'influence post-soviétique depuis la guerre d'Afghanistan des années 80.

La Russie a du préparer un plan d'action rapidement (cf. tradition du savoir), et l'a exécuté par elle-même sans même se cordonner au début avec la coalition menée par les États-Unis (cf. étroite coordination). C'est un indicateur extrêmement fort que la Russie peut apprendre rapidement, s'adapter à la situation et surprendre le monde.

Ce genre d'intervention n'a rien de nouveau, mais c'est tout à fait nouveau pour la Russie moderne. Cette même action menée par la France au Mali n'indique absolument pas que la France est un live player, car la France intervient très régulièrement en Afrique de l'Ouest.

Une action bureaucratisée, même si elle est impressionnante, n'est pas un signe de live player.

Dead Players

Un dead player joue et rejoue une partition déjà écrite. Il est dans une situation de confort. Il récolte les fruits de son travail antérieur, de ses ancêtres ou de sa structure organisationnelle.

Le risque de la stagnation

Un artiste qui a trouvé le bon filon et a consolidé sa fan base peut tomber dans la complaisance. S'il continue à dérouler sa recette sans jamais se renouveler, c'est un dead player.

Il n'y a rien de mal à être un dead player, car se réinventer demande un effort colossal en plus d'être une prise de risque. Un chanteur qui ne se réinvente pas peut très bien continuer à vendre des disques et à générer des revenus. Si votre culture met en place de bons modèles à imiter, vous pouvez en profiter et mener une très belle vie. Vous n'avez même pas à entretenir une tradition du savoir ou à élargir votre cercle de compétence.

Mais vous serez un dead player, et comme le monde est dynamique et que le changement s'accélère, le cadre qui jusque là fonctionnait bien peut se révéler très rapidement complètement caduc et obsolète. C'est là que vous risquez de devenir insignifiant, d'être dépassé ou tout simplement renversé par quelqu'un d'autre.

Les causes de la mort

Selon Burja, un groupe devient un dead player lorsque sa tradition intellectuelle meurt et qu'il est incapable de remplacer ses penseurs et ses théoriciens. Même s'il reste une coordination étroite, sans tête pensante, le plan de jeu sera le même et le joueur sera mort par sa stagnation.

Peut-être qu'un dead player peut rester très compétitif dans son domaine d'expertise et de prédilection, mais il aura beaucoup de mal à se développer dans de nouveaux domaines et à s'adapter au changements du monde.

Nous avons déjà parlé plusieurs fois de Netflix [AL007, AL008, AL009]. Avant Netflix, Blockbuster régnait en maître sur la location de DVDs. Mais sa tradition du savoir s'est affaiblie, et l'entreprise a refusé de s'inscrire dans l'ère du temps en adoptant le streaming vidéo. Blockbuster est aujourd'hui mort et enterré.

Un groupe devient également dead si la coordination étroite qui caractérisait ses membres est remplacée par des structures trop formelles. Burja nous révèle que ce scénario se produit parfois lorsque les membres d'une organisation changent.

Si vous êtes coincé dans des structures formelles, vous êtes obligés de suivre le script existant et de vous plier aux processus en place. Ce faisant, vous risquez de ne pas avoir suffisamment de flexibilité. Même avec une tradition du savoir vivante et florissante, le groupe va stagner s'il ne peut pas la mettre en pratique.

Renaissance d'un dead player

Il suffit d'un seul grand leader pour faire revivre un dead player. C'est la raison pour laquelle quand les choses se passent mal et que les résultats sont mauvais, on remplace le CEO d'une entreprise, l'entraîneur d'une équipe, ou le président d'une nation. Mais ce n'est pas toujours suffisant. Réanimer un dead player est un vrai défi, bien plus difficile que de raviver une tradition du savoir qui s'est éteinte.

Pour que cette renaissance ait lieu, vous devez renverser la structure de pouvoir existante. Il est plus facile de le faire en conquérant le pouvoir avec de la force extérieure, plutôt que d'essayer de transformer une organisation de l'intérieur. Car un dead player, s'il s'agit d'une organisation, peut contenir des mécanismes qui empêchent les initiés d'acquérir suffisamment de pouvoir pour le restructurer en un live player.

En 2014, Microsoft était un dead player. Certes, il générait beaucoup de revenus grâce à Windows (son cash cow), mais la culture d'entreprise stagnait. Windows produisait des Windows Phones dont personne ne voulait, des tablettes Surface que tout le monde trouvait trop chères et pas assez puissantes, et Windows 8 était une déception comme on n'en a pas vu depuis longtemps de la part du géant.

Puis Satya Nadella a remplacé Steve Ballmer au poste de CEO. Nadella a directement tué Windows Phone, pour se démarquer de son prédécesseur, et jeté l'éponge dans la bataille des assistants vocaux avec Cortana. Il a ainsi stoppé l'hémorragie de cash de ces verticales, et a fait travailler ses développeurs sur des activités plus cruciales pour l'entreprise.

Nadella a donné naissance à une nouvelle tradition du savoir, non plus centrée sur Windows mais centrée sur le cloud. Windows en est devenu l'un des plus grands acteurs, générant +10 milliards par an. Office est maintenant cloud-based, Windows est livré et mis à jour via le cloud, les produits Surface sont une machine qui génère des milliards par an grâce au cloud, et Microsoft Azure est le 2e plus gros acteur du cloud computing.

Sous Ballmer, l'action Microsoft a stagné. Sous Nadella, elle est passée de 35 à 170 dollars. En Novembre 2018 et pendant un court instant, Microsoft est même devenue l'entreprise la plus valorisée au monde !

Satya Nadella a fait revivre Microsoft.

Sous les radars

Il est beaucoup plus facile de détecter les live players que les dead players. Car des joueurs en apparence morts peuvent en réalité être bien vivants, et juste jouer les morts...


On arrive à la fin cet épisode. Le modèle Live Players & Dead Players n'est qu'une pièce du grand puzzle de Samo Burja. Ses théories combinent plusieurs techniques de mapping du pouvoir qui forment une théorie très cohérente de pourquoi aucune civilisation n'est intemporelle.

Depuis que j'ai découvert ce modèle, je m'amuse souvent à y classer des personnes, des entreprises et des nations. Faites le jeu vous-mêmes. Êtes-vous un live player ou un dead player ? Êtes-vous live dans certains domaines et dead dans d'autres ? Votre entreprise a-t-elle une tradition du savoir ? Avez-vous instauré une étroite coordination au sein de votre cercle d'amis ? Avez-vous investi dernièrement dans des entreprises dirigées par des live players ou dirigées par des dead players ?

Bien sûr, comme tout modèle, celui-ci a ses lacunes et ses limites. Il n'en reste pas moins l'un des plus intéressants. A très vite, sur Afterlife Labs !